J’ai,
depuis son invention, considéré le smartphone comme étant un objet
vénéneux dans l’univers de l’électronique. Téléphone et
nano-ordinateur à la fois, il remplit mal ses fonctions car elles
sont beaucoup trop nombreuses.
Ce
petit rectangle recouvert d’un écran a la fâcheuse prétention
d’être un chef d’orchestre dans le vacarme des villes, où tout
le monde téléphone en même temps à une autre personne, dans une
cacophonie dans laquelle plus personne ne sait qui parle à qui. Et
dans ce déferlement de discours téléphoniques, d’innombrables
informations visuelles s’affichent sur ces surfaces de verre trop
étroites sur lesquelles les individus posent leur regard presque en
louchant, tout en étant attirés par ce qu’ils y lisent.
Le
monde peut bien s’effondrer autour d’eux, cela reste sans
importance et ils restent hypnotisés par la surface lumineuse de ces
quelques centimètres carrés du plus grand concentré d’électronique
que l’homme a inventé jusqu’à présent.
Dans
le monde de l’électronique, cette création est une verrue
technologique sur le visage du progrès. Cette invention aurait pu en
rester au stade simple et modeste d’un téléphone sans fil. Et
telle une grenouille, elle s’est gonflée jusqu’à la prétention
vaniteuse de pouvoir tout réaliser comme aucun objet ne l’avait
fait auparavant. Ses fonctions sont de mois en mois toujours plus
nombreuses, et il est bien difficile d’entrevoir à quel moment va
se dresser la limite indépassable.
C’est
un peu le totem du 21e siècle que tous les hommes
vénèrent comme dans les religions antiques. Le smartphone est aussi
le nouveau sphinx qui donne l’orientation aux hommes dans les
villes labyrinthiques. Sortir de son domicile sans son smartphone est
devenu aussi dangereux que de s’aventurer dans une jungle peuplée
d’animaux féroces.
Nous
pouvons nous passer provisoirement de presque tous les objets
électroniques, sauf de ce smartphone qui est une sorte de trousse de
survie sans laquelle notre existence semble être en danger. Notre
crainte est si profonde que certains ont jusqu’à trois smartphones
pour tenter de se rassurer qu’ils pourront faire face à tout
danger potentiel, à tout imprévu dont les conséquences pourraient
être d’une grande gravité.
Sans
notre smartphone, nous ressentons une sorte de peur ancestrale
enfouie au plus profond de notre inconscient. Il veille à notre
sécurité, tout en étant potentiellement la possibilité d’être
relié à chaque instant et en n’importe quel lieu à tous les
humains sur la planète, sans que nous en prenions clairement
conscience.
Je
pense que je vais me procurer prochainement un autre smartphone. Car
malheureusement, comme les milliards d’autres individus, je dépends
de cet objet pour une multitude de choses à effectuer, et celui que
j’utilise commence à dysfonctionner.
Dans le bureau récemment
repeint, Daniel est parmi une dizaine de personnes. Il a fait la
connaissance d’Herbert, un homme d’une trentaine d’années
qu’il trouve plutôt étrange. Il ne se rappelle pas exactement
comment il a fait sa connaissance et comment ils sont devenus plus ou
moins amis. La seule chose qu’il sait est qu’il l’a rencontré
dans le cadre d’un job.
Quelques
semaines plus tard, Daniel commence à le considérer comme étant un
peu fou et se dit qu’il vaut mieux ne pas écouter cet homme qui
tient des propos totalement incohérents. Un
soir, vers 19 heures, Herbert lui propose de vernir avec lui à une
vague soirée dont il ne donne aucune précision. Bien que constatant
que cet individu est borderline, et même un peu plus loin que la
limite, il décide tout de même d’aller avec lui à cette sortie.
Ils
prennent le métro et se retrouvent dans ce lieu qui a toujours paru
à Daniel comme étant une sorte d’énorme tube de comprimés
médicamenteux, où des hommes et des femmes sont pris d’une
violente migraine dont rien ne semble les soulager.
Il
parcourent une dizaine de stations et regagnent la sortie comme deux
hommes qui refont surface après avoir évité la noyade. Daniel
inspire une grande bouffée d’air tiède et ils commencent à
marcher sur le trottoir d’une très grande avenue d’où émane
une impression d’artifice, avec des vitrines bardées d’ampoules
électriques diffusant une lumière dans une explosion de kilowatts.
Il n’apprécie pas cet endroit de la ville. C’est un lieu qu’il
n’a jamais aimé et dont il arpente ce soir le trottoir.
Il
arrivent alors devant une très grande entrée dont l’apparence est
celle d’une entreprise. Daniel ne fait pas attention à ce qui est
indiqué dans le hall qu’ils traversent et ils prennent un
ascenseur en montant jusqu’au troisième étage sans savoir où il
se rend.
Les
portes de l’ascenseur s’ouvrent. Il constate, avec une envie de
quitter immédiatement les lieux, qu’il se trouve dans une régie
de télévision. Il suit Herbert en passant dans un dédale d’écrans
et où de nombreuses personnes sont occupées à manipuler des
potentiomètres, des manettes, tout ce qui est nécessaire au
fonctionnement d’une régie.
La
soirée se transforme à présent en abomination, et Daniel n’a
qu’une envie: celle de laisser Herbert en plan et de rentrer
chez lui. Cependant ce dernier lui demande de le suivre. Daniel
acquiesce et ils arrivent à un endroit de la régie où l’on peut
voir directement un plateau de télévision sur lequel Léon Zitrone
est en train d’être filmé pour une émission. Daniel n’en peut
plus, il souhaite quitter les lieux immédiatement, et cherche un
moyen pour sortir de ce studio de télévision qui le hérisse. Il
n’a que faire de Léon Zitrone et de tous ces individus qui
peuplent les plateaux TV. Du reste, il n’a jamais eu de téléviseur.
Il essaie de convaincre, sans trop le brusquer, Herbert, en lui
disant qu’il se sent fatigué et qu’il veut quitter cet endroit.
Léon Zitrone et cette cinquantaine d’écrans lui donnent la
nausée.
A
partir de cet instant, Herbert se dit qu’il n’aura jamais pour
amis des personnes qui ont un téléviseur. De modéré son choix
passe à un radicalisme sans concession. Car auparavant, même s’il
n’avait pas de téléviseur, il tolérait encore ceux qui en
avaient un. Mais à présent sa décision devient extrême. Désormais
toute personne qui a quelque proximité avec le télévisuel ne fera
pas partie de ses relations, proches ou lointaines. Depuis le simple
fait de détenir un téléviseur jusqu’au stade gradué qui
consiste à travailler pour ce petit écran. Il ne veut pas savoir ce
qui s’y passe et bannit tout individu, et sans recours possible,
toute personne qui n’ignore pas totalement, comme il l’a toujours
fait, cet écran télévisuel. Daniel a vingt ans. Et il ne dérogera
jamais à cette règle durant toute sa vie.
Par
de multiples pirouettes, il réussit à amener Herbert à choisir de
sortir des studios de télévision. Puis ils se quittent et rentrent
chez eux.
Lorsque nous regardons les
adaptations faites au cinéma des romans de James Bond écrits par
Ian Fleming, le spectateur est souvent sous la fascination d’un
déluge technologique. Ainsi lui sont montrés des gadgets à
profusion et des hommes qui dominent le monde par l’intermédiaire
de la technologie. Il y a en quelque sorte une bonne technologie,
celle que possède James Bond, et une mauvaise technologie, celle qui
sert à asservir l’humanité et dont s’empare le méchant
combattu par James Bond.
Il
est à remarquer que l’objet de chaque mission entreprise par
l’agent secret est d’empêcher l’appropriation par le méchant
d’une nouvelle technologie qui, dans les mains de ce dernier, nuira
à la société. Ainsi on comprend assez rapidement que la
technologie en elle-même n’est pas forcément négative et
porteuse de dystopie, et qu’elle dépend avant tout de
l’utilisation qui en est faite par l’homme. Dans la plupart des
technologies réalisées, rarement sont réellement pensées les
utilisations et les conséquences qui sont engendrées par ces
technologies. La quête de la nouveauté et de l’innovation pour
l’innovation sont avant tout le moteur de celui qui innove, comme
ceux qui font de l’art pour l’art avec le simple objectif de
faire du nouveau.
Ainsi
dans les films de James Bond c’est le méchant qui révèle
l’utilisation possible d’une technologie à laquelle son créateur
n’avait pas pensé. L’utilisation faite par le méchant de la
technologie est toujours détournée et différente de celle imaginée
par son créateur. Par exemple les médias de masse sont utilisés
pour diriger l’opinion de la planète, et non pour éclairer le
citoyen. Ou alors un fanatique partisan de l’eugénisme veut
utiliser certaines inventions pour faire disparaître une partie des
hommes et ne conserver qu’un groupe d’élus qui, selon lui, sont
les plus aptes à perpétuer une espèce humaine parfaite.
Ainsi,
sans être vraiment de la science-fiction, les James Bond
questionnent le rôle et l’utilité de la techno-science dans la
société. Et l’utilité de cette dernière est toujours positive
entre les mains de James Bond, alors qu’elle est destructrice entre
les mains de celui qui joue le rôle de méchant et qui incarne le
mal. Bien utilisée, cette techno-science semble utile et capable de
résoudre de nombreux problèmes tout en étant porteuse d’espoir.
Contrairement aux films qui traitent de la dystopie, la
techno-science est envisagée comme une sorte de fin ultime de
l’humanité. Du reste les James Bond se terminent toujours avec une
note d’espoir où l’amour et le bien triomphent sur le mal. Et ce
bien est du côté de la technologie et de ceux qui la font.
Nous
retrouvons là l’utopie américaine, mais aussi de nos jours
mondiale dans une certaine mesure, que la technologie va résoudre
tous les problèmes de la condition humaine, et qu’elle va lui
faire accéder à ce fameux bonheur dont tout le monde parle et dont
personne ne sait exactement ce qu’il est, de quoi il est constitué.
James Bond est donc une apologie de la techno-science, comme les
transhumanistes voient en cette dernière le salut pour l’humanité.
Quant à savoir ce à quoi serait confronté l’homme qui réussirait
à devenir immortel par le biais de la technologie, c’est une
question que ne semblent pas se poser les transhumanistes.